Flexi-quoi ?

Sans titreConnaissez-vous les flexitariens ? J’en ai rencontré un récemment. Il est même venu dîner chez moi ! Comme à chaque fois, et parce que mon mari travaille dans la viande et apprécie la cuisiner, je me suis assurée, au moment de l’inviter, s’il en mangeait. Au bout du fil, mon ami me rassure : « Tu sais, Fleur, je suis flexitarien. Il n’y a donc aucun problème ! » J’embrayai alors, amusée : « Ouais, tu es végétarien quand cela t’arrange, quoi…  »

Le flexitarisme se définit donc comme un « mouvement porté par les défenseurs d’un mode de vie healthy et responsable, et qui désigne les personnes végétariennes à temps partiel qui savent parfois se faire plaisir avec des aliments d’origine animale. » Même s’il est dérangeant de considérer qu’on « se fait plaisir » avec de la viande et qu’on s’ennuie, de fait, avec les fruits et légumes, l’idée est particulièrement puissante dans ce qu’elle a de raisonné et d’ouvert : pas de prosélytisme, ni de radicalité. Juste l’envie de raisonner son alimentation dans le cadre très global d’une réflexion intellectuelle qui tente de répondre à diverses préoccupations éthiques et environnementales. L’envie, aussi, de végétaliser son assiette, et d’équilibrer au maximum ce qu’on met dedans pour sa santé.

Bref , celui qui promeut et consomme des fruits et des légumes, c’est lui : le flexitarien, quand le végétalien se nourrit de graines germées et le végétarien de lait de soja (je caricature).  Le flexitarien accompagne la marche du monde avec un peu de recul intellectuel et une vraie implication pratique. Le flexitarien, il ne fait pas 100 % de ses courses en bio. Le flexitarien votera sans doute pour Emmanuel Macron le 23 avril prochain. On peut lui reprocher de n’être ni un passionné de végétaux ni un fervent amateur de viande. Une sorte de « ni-ni » désabusé qui ne fera pas changer le monde… Je me garderais bien de le juger : j’ai toujours eu un faible pour ceux qui savent tracer cette route médiane et raisonnée qui fait fi des approches rigides et des nostalgies stériles.

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Quand je mène l’enquête

L’idée d’une enquête d’un nouveau genre est née alors que s’apprêtait à sortir le livre de Sylvie Brunel, « Croquer la pomme ». Un ouvrage que je suis présentement en train de lire, écrit avec du cœur et du recul : l’auteur s’émeut de cette pomme qu’on calomnie et qu’on accuse d’être scandaleusement trop traitée. Sylvie Brunel est partie observer les producteurs du monde pendant qu’ils travaillaient et confie avoir rencontré des hommes et des femmes amoureux de leurs pommes, devenus de véritables orfèvres du végétal pour vaincre le ver et la pourriture tout en limitant leur impact sur l’environnement.

C’est un fait : les producteurs de pommes n’ont pas grand chose à voir avec l’image que l’opinion commune s’en fait. Ils n’ont rien de cet humanoïde désincarné qui balance du phyto par automatisme benêt, cupidité cynique, voire incompétence professionnelle.

Alors j’ai décidé de mener une enquête téléphonique durant le mois de décembre auprès d’un grand nombre de pomiculteurs. Histoire de voir auprès d’eux ce qu’ils pensent de leur image dans les média : sont-ils heureux ? Sont-ils fiers de leur métier ?

Vous êtes producteur de pommes ? Participez, vous aussi !

Petits calculs entre amis

C’est en surfant sur le Web que j’ai pris conscience de l’intensité du désamour. Ce désamour grandissant que nourrit une grande partie de la profession agricole envers les producteurs de pommes, ou, tout du moins, envers leur instance représentative, l’Association nationale des producteurs de pommes et de poires…

À l’origine de cette rupture amoureuse : l’abrogation de l’arrêté du 12 septembre 2006, obtenue cet été par l’ANPP. Cela faisait plus de 10 ans que l’Association menait un combat politique féroce pour initier l’ajustement d’un arrêté jugé inapplicable et qui, selon l’ANPP, plaçait les producteurs de pommes dans l’illégalité dès lors qu’ils se trouvaient dans une situation critique et devaient, pour sauver leur récolte, braver les interdits. Trois points étaient particulièrement problématiques :  l’interdiction de traiter avec des vents supérieurs à 19 km/h, les délais de rentrée après traitement sans pouvoir déroger à la règle en cas de risque imminent pour la récolte et, enfin, les ZNT (zones non traitées) de 50 voire 100 mètres, pour lesquelles il aura fallu attendre10 ans pour obtenir la pré-homologation de matériels permettant d’en réduire la largeur.

De guerre lasse, les producteurs de pommes ont sorti la grande artillerie, saisissant le Conseil d’Etat. Et l’arrêté du 12 septembre 2006 est tombé. Pour vice de forme. L’objectif était alors de repartir intelligemment dans la construction d’un arrêté réaliste.

Mais quelle ne fut pas la stupéfaction du monde agricole en découvrant que le texte en cours de réécriture prévoit des ZNT non seulement le long des cours d’eau, mais aussi en bordure des fossés, des haies, des bosquets, des forêts et des habitations ! Rien que sur le département du Vaucluse, ce sont 50 000 hectares qui sont concernés. La FNSEA se cabre. S’étonne. Les paysans s’affolent. Se fâchent : c’est la faute aux producteurs de pommes ! « Grâce à tous les militants ‘bobo’, aux membres de l’ANPP et à ce qui nous sert de ministre de l’Agriculture, soyez rassurés, notre pays sera irréprochable ! », eu-je le loisir de lire sur Facebook.

L’ANPP est devenue le bouc émissaire d’une profession blessée. On l’accuse à tort d’avoir fait tomber l’arrêté pour traiter davantage. Le Ministère se joue de la méprise…

Vous croyez ? Ne serait-ce pas plutôt la faute à l’Administration ? Les bobos, laissons-les tranquilles dans leurs cités de bitume, ce sont eux qui font vivre les campagnes en consommant des produits labellisés de catégorie premium : du muscat à peine cueilli de son pied à la plaque de fromage AOP hors de prix.

L’ANPP, laissons-la se mordre les doigts sans en rajouter une couche : c’est dans son ADN de penser écoresponsable. Seuls les hypocrites, les bien-pensants et les ignares peuvent l’accuser d’avoir fait tomber l’arrêté pour traiter davantage. Mais il semblerait que Le Foll soit de ceux-là ! De ceux qui se moquent de la pomme. Et qui accouchent d’un arrêté inapplicable, tout juste bon à séduire les écologistes…. Il se murmure en effet qu’aussi maigres soient ses chances, Hollande ne saurait être réélu sans le massif soutien des Verts. Quitte à planter un couteau dans le dos de l’électorat agricole, de toute façon acquis à la Droite.

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Photo : © MaxPPP

Le Canard se « Trump » de cible

Nous déjeunions place du Louvre avec Josselin Saint-Raymond, directeur de l’ANPP, l’association nationale des producteurs de pommes et poires : l’occasion pour moi, après une douce coupure – un congé maternité – de reprendre contact avec les réalités de ma filière.

« Mauvaise nouvelle ! », s’exclame Josselin, qui réceptionne un mail alors que nos plats sont à peine servis. Il me tend, sur son téléphone, la photo d’un article paru dans le Canard enchaîné du 7 septembre. L’hebdomadaire y dézingue encore une fois la pomme, dont il accuse la supposée éternité après traitement de conservation. On parle bien, ici, du Smartfresh. Or, ce régulateur de croissance n’a, rappelons-le encore, aucun classement toxicologique ! Et si des questions peuvent se poser quand à la dégradation de certains polyphénols antioxydants, dès lors qu’il a conservation et non consommation immédiate, il est évident que nous préférons tous, à la pomme stockée depuis trois mois dans le garage, celle tout juste cueillie de sa branche… Mais, soit, la réflexion est légitime.

Ce qui l’est beaucoup moins, en revanche, c’est l’illustration du papier : Ève a craqué pour le fruit défendu et tout le monde dépérit, le serpent persifleur se meurt déjà sur sa branche maigre et dévégétalisée ; la jeune femme, en croquant la pomme, a comme croqué la mort. Plus surprenante encore, l’investigation menée par le journaliste. Il dévoile qu’Agrofresh, fabricant du Smartfresh, appartient à un fonds d’investissement dont le propriétaire était associé à Donald Trump dans sa feu industrie de casinos. Traduisons : l’homme d’affaires américain serait lié – voire même à l’origine ! – à un vaste complot capitaliste dont l’unique ambition réside dans l’empoisonnement systématique des pommes du monde entier.

Bref, fatiguant. Le Canard, parfois, se Trump de cible. Alors même que la campagne de pommes peine à démarrer, conditions estivales obligent en ce début septembre caniculaire. Nul besoin d’en rajouter.

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Crise agricole : nous sommes tous des fossoyeurs

On jette beaucoup l’opprobre, ces temps-ci, sur certains médias grand public. Et on a tout à fait raison de le faire : chiffres bidons, intox, parti pris et mise en lumière systématique des trains qui arrivent en retard, au travers d’un prisme à la subjectivité qui agace… Mais c’est oublier un peu vite que le citoyen, devant son écran, est a priori doté de suffisamment de bon sens pour déceler les dualismes abusifs, voire de s’en méfier comme de la peste.

Alors pourquoi s’acharne-t-il, ce bon citoyen, à tomber dans les pièges qu’on lui tend avec de la grosse ficelle de botte ? (1) C’est comme s’il n’attendait qu’une chose : qu’on lui donne du faux, du facile, du trompeur, de l’alarmiste ; en mélangeant il obtient une bouillie un peu nauséabonde et très caricaturale ; et il se vautre dedans. C’est incroyable, cette propension qu’on a tous à s’exaspérer sur les saisons disparues et les complots des puissants.

Le vrai problème, en fait, c’est que le citoyen en a oublié d’aimer et de respecter son agriculteur. La géographe Sylvie Brunel s’en émouvait d’ailleurs, un matin de février, dans une tribune du Monde : « La façon dont la France ignore la souffrance de ses campagnes reste une douloureuse énigme. »

Parce que le fossé s’est creusé. Qui l’a creusé ? Un peu tout le monde, un peu plein de choses : le productivisme d’après-guerre, l’urbanisation massive, la déconnexion des terroirs, les producteurs qui ne communiquent pas, l’hypocrisie de certains modèles caricaturaux, et puis, surtout, l’oubli total et absolu de ces époques où l’on manquait de nourriture – voire mourait d’intoxication alimentaire ! Alors nul besoin de partir à la recherche d’un fossoyeur perdu, car nous sommes tous, à notre niveau, responsables de la crise agricole. Nous sommes tous les fossoyeurs de ce modèle où le producteur, aimé et respecté par le consommateur, vivait décemment de sa production…

Un peu de patience, cela dit. Il est probable que les français finissent également par se rappeler que le paysan, en plus de nourrir, façonne notre campagne et en maintient le tissu économique. Sans paysan, la ruralité s’apparente à une immense friche déserte et bien peu amène.

(1) Le dernier piège en date ne vous aura pas échappé. Il s’agit de l’émission Cash investigation sur les pesticides : un reportage grossier sur un sujet pourtant légitime, diffusé le 2 février 2016.

Saviez-vous que Le Foll est en fait un mélomane ?

Stéphane Le Foll aurait pu passer inaperçu dans la filière fruits et légumes. Si ce n’est cette grande dégaine virile et détonante, cette chevelure parfaite ; cette façon, assumée mais non revendiquée, d’être frontalement, et sans manières ; et puis cette difficulté, qui lui cause évidemment du tort, à débattre sereinement quand le raccourci se fait facile dans le camp d’en face. C’était un volcan prêt à exploser, mais un ministre sans cap et sans projet ; un homme au parcours concret, mais un politique désengagé. Son action rue de Varenne aurait pu passer inaperçue.

Sauf qu’il y a eu cette décision brutale, en septembre 2014, de mettre fin à la taxe fiscale affectée qui participait au financement du centre de R&D de la filière fruits et légumes – le CTIFL -, et de la remplacer par une cotisation prélevée dans le cadre de l’interpro. À l’époque, si la mesure n’est pas impopulaire, c’est surtout le challenge à relever qui paralyse la profession, déjà en retard sur le planning avant même d’avoir commencé à réfléchir aux moyens à se donner. Un peu comme ces jeunes cadres dans la finance qui se voient confier des dossiers titanesques  :« Je te préviens, c’était à rendre pour hier ».

Un an et demi plus tard, la filière prouve qu’elle est parvenue à se mettre en ordre de marche afin de sauver son centre technique. Il semble que tout va dans le bon sens : Interfel finance la recherche et va donc l’orienter, puisque le directeur de l’interprofession est sur le point d’assumer également la direction du CTIFL. Enfin, ça se structure ! Et l’annonce du ministre de lancer une mission d’appui au CTIFL afin d’homogénéiser les relations avec les stations d’expérimentation régionale participe à ce même élan constructif. C’est comme si on disait adieu à la cacophonie pour jouer du Bach. Qui l’eût cru ? Stéphane Le Foll est en fait un doux mélomane…

Qui pour payer la sélection variétale fruitière ?

Quelles seront les variétés fruitières de demain ? C’est la question à laquelle se proposait de répondre l’édition 2016 du Végépolys symposium, qui se tenait le 12 janvier dernier dans le cadre du Sival. Les enjeux, nous le savons, sont réels : mondialisée et, de fait, très concurrencée, l’arboriculture fruitière se doit également de répondre à des considérations sociales, sociétales et environnementales majeures. À cet égard, la variété reste à la base de tout.

Mais comment hiérarchiser aspect, productivité, tolérance aux bioagresseurs, coloration, tenue après récolte, qualité gustative ? C’est parfois la valse des critères de sélection. Ainsi, accusée de préférer la productivité à la qualité gustative, la profession a revu sa copie pour offrir au consommateur le plaisir gustatif tant attendu, bien que l’opération soit presque perdue d’avance : l’appréciation du goût est, en effet, totalement subjective.

Doubler les surfaces d’essai
Les modes passent mais les réalités restent : c’est donc la Charte variétale, mise en place par l’Inra, CEP Innovation, le CTIFL et la FNPF, qui fixe le cadre du processus d’évaluation des nouvelles variétés. Depuis trois ans, des experts travaillent d’ailleurs à sa remise à niveau. La volonté aujourd’hui partagée par tous est d’approfondir les connaissances sur la sensibilité des nouvelles variétés aux bio-agresseurs. Or, si certains peuvent être étudiés en verger de comportement sans pénaliser les résultats agronomiques du verger, d’autres engendreront des dégâts importants, rendant difficile la cohabitation entre performances agronomiques et évaluation de la sensibilité variétale. Il faudrait donc doubler les surfaces d’essai : un verger conduit avec des IFT (Indicateur de fréquence des traitements) classiques d’un côté, et un verger à faibles intrants de l’autre. Deux niveaux d’évaluation, en somme. Mais pour le même budget ! Le danger est là, l’impasse est financière : la Charte fruitière risque de n’évaluer que très peu. L’Inra a déjà fait savoir sa volonté de se retirer du dispositif si la transition agro-écologique n’était pas plus affirmée.

En réalité, la question qui se pose est celle de savoir qui paye. En l’état actuel des choses, il ne serait pas stupide d’envisager l’instauration d’une contribution financière de la part des pépiniéristes. Le réseau d’évaluation s’émeut parfois d’assumer une étape de sélection primitive, estimée comme étant du ressort de l’éditeur. Et, à l’autre bout de la chaîne, c’est bel et bien le producteur qui teste – qui trinque ? -, en conditions réelles.

Alors, s’il fallait émettre un vœu pour cette année qui commence, espérons que la nouvelle mouture de la Charte fruitière soit à la hauteur des enjeux que nous connaissons tous. Dommage que le Ministère, qui promulguait il y a peu son « An I de l’Agroécologie », n’ai pas prévu de rallonge afin de permettre à nos experts d’identifier les variétés peu sensibles et, de fait, peu gourmandes en intrants.

Les fruits et légumes doivent se robotiser

« Innovation first ! » : plus qu’un slogan, une main tendue. L’édition 2015 du Sima a dessiné l’agriculteur de demain à la tête d’exploitations encore plus vastes qu’aujourd’hui. « De son territoire de production, il sera connecté au monde et à chaque individu : des marchés mondiaux aux circuits courts. Il sera plus décideur et moins faiseur, et aura donc besoin d’être secondé dans ses missions quotidiennes. Les agroéquipements autonomes ou semi-autonomes seront nécessaires. » Un seul mot d’ordre, donc : robotisons-nous !

Le frein, évidemment, se situe au niveau du porte-monnaie. C’est ce qui est ressorti de l’une des tables rondes organisées par Légumes de France [1] lors de son congrès annuel, et qui portait sur les innovations des outils de production. Si, dans la course à la compétitivité, la robotisation pèse pour une part non négligeable, il faut avouer qu’un robot autonome capable de récolter des fruits nécessiterait un tel usage de technologies de pointe que son acquisition serait impossible à amortir pour une exploitation agricole.

Une chose est sûre : c’est à la filière de prendre en main sa capacité à innover – elle qui vient déjà de prouver avec panache sa ferme volonté de voir maintenu en l’état son outil de recherche et de développement – le CTIFL -, désormais financé par une CVO prélevée dans le cadre de l’interprofession [2].

Reste que les innovations, pour naître et se déployer, ont besoin de producteurs qui expriment leurs besoins et qui sachent indiquer la direction à suivre à la recherche et aux équipementiers. Quelle impasse, dès lors, que celle soulevée par une étude menée en mars 2015 par le CTIFL et qui démontre que 2/3 des arboriculteurs déclarent ne jamais avoir été consultés par les constructeurs par rapport à leurs attentes. Plus de 80 % de ceux qui pensent que les outils devraient subir certaines modifications disent ne pas être écoutés ! Il est urgent que la communication s’établisse. Entre les producteurs et la recherche d’abord, et entre les producteurs et les constructeurs ensuite.