Mardi 6 août, 6h52, au large d’Antibes. – Trente minutes que nous avons appareillé et que nous voguons à bonne vitesse en direction du sanctuaire Pelagos. Avec Paul-Eric, nous avons pris place à bord du Moguntia pour pêcher le thon rouge !

Nous sommes à peine partis que le port d’Antibes n’est plus qu’une vague petite tâche, tout au fond. On s’attend à une mer calme au moins jusqu’à 15 heures, et c’est tant mieux : le vent, qui devrait se lever en deuxième partie de journée, compliquerait les manœuvres du Moguntia et nous serions contraints de rentrer au port.

Nous pêchons à la traîne, au leurre. Alors que Jean-Christophe, le capitaine, prépare les lignes – et quelle adresse ! que de minutie, debout et sans les mains, alors que le bateau tangue au gré des vagues et que je suis incapable de garder mon équilibre ! -, le second Léonard, dans le cockpit de pilotage, maintient le cap. Et ce faisant, il scrute l’horizon. Car le thon est un poisson de surface qui se repère à l’œil nu. Léo recherche ce qu’on appelle une chasse : des thons rouges organisés en banc qui attaquent des sardines ou des anchois. On peut ainsi observer, au loin, de l’écume qui s’agite, et des thons qui sautent hors de l’eau. Léo est une jeune garçon adorable qui étudie la biologie. Il accompagne Jean-Christophe en mer tous les jours, et en profite pour noter tout ce qui concerne les populations d’animaux marins et qu’il lui soit donné d’observer : dauphins, cachalots, poissons-lune, globicéphales, rorquals communs… Il consigne ce qu’il voit dans un carnet et transmet le tout à des biologistes ; en attendant le jour d’en devenir un.

Mais nous ne sommes pas seuls à avoir pris place à bord. A 6 heures, ce matin, sur le port, nous avons fait la connaissance de Thomas, un pêcheur de carpe et de silure de la région parisienne, la quarantaine ténébreuse ; ainsi que celle de Jérôme et de son fils Mylan, décidément très impatients d’en découdre avec la grande bleue.

Mylan ne pêchant pas, nous sommes 4 pour 8 lignes. Jean-Christophe décide donc d’en attribuer deux à chacun. Le premier qui a une touche sur ses lignes enfilera le baudrier et aura la chance d’ouvrir la journée ! Il n’y a pas de siège de combat pour la pêche au thon : contrairement à l’espadon qui, une fois au bout de la ligne, se bat en sautant hors de l’eau, offrant un superbe spectacle, le thon a tendance à piquer vers le fond, à l’aplomb du bateau ; il faut donc être en mesure de se déplacer pour le suivre sur toute la largeur de la poupe et éviter qu’il ne passe sous l’embarcation, cassant la ligne.

La première chasse est repérée alors que nous sommes en mer depuis un peu moins de deux heures. Jean-Christophe met cap dessus. Une manœuvre qui paye quelques minutes plus tard, puisque nous assistons à deux départs vigoureux et quasi-simultanés ! Nos cœurs bondissent ! Ce sont les lignes de Jérôme et de Thomas. Alors que Léo décélère, Jérôme s’installe déjà, et, guidé par Jean-Christophe, entreprend de regagner, centimètre par centimètre, la ligne que lui dispute le tout premier thon de la journée. Ce thon, cet inconnu caché sous l’eau, je me surprends à l’ imaginer, à l’inventer, et se dessine alors dans mon esprit quelque-chose d’énorme, de monstrueux, de fantomatique ; une sorte d’animal-machine mystérieux dont les supposées écailles d’argent finiront bien par apparaître à la surface, mais dont j’ignore encore tout à fait tout.

Quand, après une dizaine de minutes, une tâche blanche et brillante comme un miroir apparaît à 3 mètres du bateau. C’est lui ! Il a l’air énorme ! « Cours, cours ! », murmure Jérôme à son poisson. Il mouline avec parcimonie. Bon sang, me dis-je, mais pourquoi met-il autant peu de cœur à l’ouvrage ? On dirait qu’il ne peut se résoudre à devoir un jour lâcher sa canne. Pour Jean-Christophe, il est temps d’en finir : quelques derniers coups de moulinet bien vigoureux pour finaliser la prise. Mais Jérôme n’est pas pressé :« J’attends qu’il se fatigue. » Jean-Chri semble s’agacer : « Tu te fatigueras bien avant lui. Allez, il est temps de le remonter. Léo ? Débraye ! »

Le thon est alors à portée de main, et alors qu’il s’offre à nous, Jean-Christophe est déjà sur le point de le libérer : c’est un beau spécimen qu’on estime peser entre 10 et 12 kilos. Bien loin des 30 kilos réglementaires qui nous autoriseraient éventuellement à la prélever et à le baguer. Nous ne pouvons pas non plus le monter à bord, cela risquerait de le blesser. Je me sens un peu frustrée d’avance : si le no kill me rassure dans la théorie, je devrai tout de même renoncer à la photo que j’imaginais faire aujourd’hui (= moi avec un énorme poisson dans les bras).

Jérôme donne alors le baudrier à Thomas qui commence à mouliner et remonte son poisson au bout de quelques minutes, tandis que Jean-Christophe tente de pêcher à la relance dans le banc, en vain. Le thon de Thomas est un peu moins gros que le premier. Mais l’émotion du pêcheur tout aussi grande !

C’est excités et rassurés que nous remettons ensuite les gaz vers le large. Dès que Jean-Christophe repère une chasse au loin, il met les pleins gaz dessus. 30 minutes plus tard et une canne s’agite à nouveau. « Fleur, c’est à toi ! », me crie Polo qui me pousse gentiment en avant et entreprend de me fixer le baudrier autour de la taille. J’ai naturellement un mouvement de recul, une sorte de peur de faire mal au poisson, de mal faire les mouvements ; une sorte de peur tout court. Et si je passais par dessus bord ? « Jean-Christophe, je fais quoi ? Tu me dictes, hein ? », je lance, excitée comme une puce. J’empoigne la canne. Mon Dieu, comme ça tire !

Je respire à fond et m’applique au maximum : je mouline de ma main droite en descendant ma canne vers la surface de l’eau, puis la repointe à la verticale, pour reprendre le mou, du bras gauche. Au bout de 5 minutes, je dois soulager mon bras, fatigué et tétanisé. Le poisson met des coups de tête et, parfois, me repique de la ligne. Il est toujours invisible, et j’ai l’impression de devoir tout recommencer ! Alors qu’il ne me reste que quelques mètres de fil, Jean-Christophe trafique mon moulinet et amplifie légèrement la puissance de ma canne. Je continue méthodiquement mon drôle de ballet, un peu comme un automate aux révérences guindées ; soudain mon poisson est là, j’ai à peine le temps de passer sur le petit pont pour la photo, on estime que mon poisson pèse dans les 13-14 kilos, je tiens la ligne, Jérôme ma canne, Jean-Christophe à mes côtés, avec sa pince, prêt à dégorger mon poisson qui s’agite, je regarde Polo qui appuie sur le déclencheur et, hop. Dans la boîte. Jean-Christophe pousse au fond de la gorge du poisson pour dégager l’hameçon, et voilà que mon premier thon rouge a déjà repris sa liberté originelle.

Nous devrons attendre une bonne heure avant qu’un nouveau départ n’agite une de nos cannes et que Polo puisse s’atteler à la tâche ; ramenant au bord de la poupe un specimen d’environ 12 kilos. Alors, évidemment, à ce stade de la journée, nous aimerions pêcher un thon de 100 kilos, ou ferrer, par chance, une autre espèce. Nous aimerions aussi pouvoir garder le poisson, ou, tout au moins, pouvoir le monter à bord pour mieux l’apprécier, et le photographier. L’opération s’avère, de fait, un poil frustrante ! Mais c’est cette rigueur pratiquée par tous qui a permis, dans le cadre du plan de reconstitution de la population de thon rouge, d’inverser la tendance baissière de la biomasse ces dernières années.

Nous rentrerons au port vers 15 heures, cramés par le soleil. Le soir, Polo et moi retournerons pêcher le petit poisson de roche,  les pieds dans cette grande eau sur laquelle nous voguions quelques heures auparavant, heureux comme des enfants.

 

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